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PANEL : « L’IA et industries culturelles africaines : maîtriser la chaîne des valeurs, des talents aux marchés »

MASA 2026 – L’intelligence artificielle rebat les cartes des Industries culturelles et créatives (ICC) africaines. Elle n’est ni une baguette magique ni une condamnation : c’est un facteur de production qui reconfigure toute la chaîne de valeurs. L’enjeu pour l’Afrique est clair : passer du statut de consommateur d’outils et de contenu à celui de maître d’œuvre, des talents aux marchés. C’est en gros ce qui est ressorti du panel organisé dans le cadre du Marché des arts du spectacle africain d’Abidjan (Masa) 2026 au Village de l’Innovation, le mercredi 15 avril 2026, autour du thème central : « L’IA et industries culturelles africaines : maîtriser la chaîne des valeurs, des talents aux marchés ».

Ibrahim Coulibaly de l’Ecole supérieure africaine des Tic (Esatic) de Côte d’Ivoire et Samuel Sangwa de la Confédération internationale des sociétés d’auteurs et compositeurs (Cisac) du Rwanda ont éclairé la lanterne du public qui est venu nombreux sous la modération de Sandy Méité, journaliste indépendante de la Côte d’Ivoire.

Ce panel se propose de mettre en lumière les mutations que l’IA apporte à la création et à la diffusion culturelle. L’objectif est de donner aux artistes et professionnels africains les outils et argumentaires pour investir ou s’abstenir dans l’IA avec conscience, professionnalisme et sens de responsabilité, afin de préserver la valeur des œuvres et renforcer la durabilité des industries culturelles.

M. Coulibaly, spécialiste du droit de la propriété intellectuelle Tic, a développé le sous-thème ‘’ La protection par les droits de la propriété intellectuelle des œuvres créées par l’IA : état des lieux et perspectives juridiques’’.

Selon ses explications, le principe de l’auteur humain reste intouchable. Dans presque tous les systèmes juridiques, le droit d’auteur naît de l’originalité, c’est-à-dire de l’empreinte de la personnalité d’un créateur humain. Dans les perspectives juridiques, trois scénarios se dessinent. Il y a d’abord le statu quo renforcé où on maintient l’exigence humaine et on durcit l’obligation de divulgation. C’est la voie américaine actuelle. L’avantage est la sécurité juridique et l’inconvénient, c’est que des pans entiers de création tombent dans le domaine public, décourageant l’investissement. Ensuite, on a la création d’un droit à l’image des producteurs de bases de données. Une protection plus courte, sans droit moral, attribuée à l’investisseur ou à l’utilisateur qui a paramétré l’IA. L’Organisation mondiale de la propriété intellectuelle (OMPI) y réfléchit depuis 2023. Enfin, on constate malheureusement l’abaissement du seuil d’originalité, c’est-à-dire reconnaître que le prompt engineering est un acte créatif. C’est la voie chinoise. Cela risque l’explosion des micro-droits et contentieux sur des prompts similaires.

Sa conclusion partielle est que l’IA est utilisé comme outil, pas comme auteur. En 2026, la règle est simple : pas d’humain, pas d’auteur. L’IA reste un pinceau sophistiqué. Pour sécuriser une création, l’entreprise ou l’artiste doit organiser et prouver une chaîne d’intervention humaine : conception, curation, post-production. Les prochaines années devront trancher entre incitation à l’innovation et préservation du lien entre œuvre et personnalité.

En attendant, la prudence impose trois réflexes : documenter, déclarer, contractualiser.

Quant à M. Sangwa de la Cisac, expert des droits d’auteur du secteur de la musique et l’audiovisuel, pour développer des échanges riches et animés, il a fait savoir que l’IA bouleverse les Icc africaines.

A travers son speech, on comprend que l’enjeu n’est pas de subir l’outil, mais de maîtriser toute la chaîne de valeur : des talents jusqu’aux marchés. L’IA automatise les tâches juniors comme le graphisme d’exécution, la traduction, le beatmaking basique… La valeur se déplace vers la direction artistique. Il faut désormais savoir prompter, éditer, signer.

L’urgence est donc de former les créateurs au prompt engineering, à la curation de données et à l’éthique IA. Mais il faut savoir que s’il n’y a pas d’apport humain documenté, pas de droit d’auteur. « 80% des datasets sont non-africains. Si nos langues, rythmes et motifs n’entrent pas dans les modèles, ils disparaîtront des écrans mondiaux », a dit M. Sangwa, avant de noter que la souveraineté passe également par « numériser le patrimoine sous licence, créer des datasets ouverts africains, imposer des droits voisins quand un style ou une voix est cloné par l’IA ».

En d’autres termes, une IA ne crée pas ex nihilo. Elle remixe ce qu’on lui donne. Comme indiqué plus haut, 80% des datasets sont occidentaux ou asiatiques. « Si le bogolan, le zouglou, le lingala ou le wolof n’entrent pas dans les bases d’entraînement, ils n’existeront pas dans les outputs mondiaux », a prévu le spécialiste. 

Dans la production, on parle d’industrialiser sans uniformiser, car l’IA divise les coûts par 5. Un film peut sortir en 10 langues jour. Elle permet aussi de doubler, sous-titrer et personnaliser à l’échelle du continent avant d’exporter. Elle ouvre des marchés de « prompts africains certifiés », d’assets 3D vernaculaires, de voix sous licence.

Le Masa et les fonds publics doivent devenir des places de marché de l’IA culturelle, pas seulement des vitrines.

Le spécialiste du droit d’auteur a mentionné que l’Afrique a les talents, mais l’IA fait sauter les verrous du coût et de la langue. Le dernier verrou qui reste à briser est la propriété. Pour ce faire, il faut documenter, entraîner, contractualiser. « C’est ainsi que nous garderons la main, de l’atelier au marché. L’IA ne remplacera pas la culture africaine. Mais la culture africaine qui maîtrise l’IA remplacera celle qui la subit », a déduit le panéliste. Et d’ajouter : « Ne laissons pas le troisième verrou se refermer : la propriété. Posséder ses données, ses modèles, ses contrats et ses marchés ». Pour lui, tous les répertoires africains ont été récupérés par l’IA. 

En définitive, la chaîne de valeur des Icc a longtemps échappé à l’Afrique qui avait les talents tandis que d’autres avaient les studios, les réseaux et les marchés. À l’horizon 2030, deux marchés vont coexister : des œuvres « full humain » premium, rares et chères, et des œuvres assistées par IA, traçables et scalables. La valeur se déplace de l’exécution vers la direction artistique, la communauté et l’expérience live.

Pour l’Afrique, l’IA est un instrument d’intégration économique. Le Masa, les fonds nationaux et les bailleurs ont un rôle à jouer. A savoir : financer des datasets ouverts, inscrire des clauses IA dans les conventions collectives, lancer des résidences « Créateur Augmenté » qui marient artistes et développeurs. La question n’est plus « pour ou contre » l’IA. Elle est : comment coder la culture africaine au lieu de la faire coder par d’autres ? La réponse tient en trois mots : documenter, entraîner, contractualiser.

Omar Abdel Kader Tani