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Serge Aimé Coulibaly (Burkina Faso), chorégraphe de ‘’C la vie’’ : ‘’C’est une œuvre très politique’’

Le chorégraphe d’origine burkinabè, Serge Aimé Coulibaly a présenté dans le cadre du MASA Marché son spectacle (75 mn) de danse contemporaine intitulé ’C la vie’’.

Le Journal du MASA : Le spectacle « C la vie » tourne bien à l’international. Était-ce important qu’il soit au Masa 2026 ?

Oui. C’est super important pour plusieurs raisons. La première, c’est que nos œuvres ne tournent pas assez sur le continent africain. Les œuvres créées par la pensée africaine pour nourrir le monde, finalement les autres ont plus accès à cela que nous-mêmes. La deuxième raison, c’est que dans le spectacle ‘’C la vie’’, il y a Dobet Gnahoré, qui est une grande artiste de la Côte d’Ivoire, qui fait partie des interprètes.

JDM : On est tenté de croire qu’à côté de Wakaat, la République de Kalakuta, Kirina, vous n’êtes plus dans l’engagement avec ‘’C la vie’’?

En réalité, « C la vie » est une pièce très politique. D’abord, je me suis posé la question : comment célèbre-t-on la vie ? Parce que l’idée de ce spectacle m’est venue après la Covid-19. Quand on a dû fuir pour se cacher, pour préserver nos vies. Puis, je me suis interrogé : c’est quoi cette vie-là ? J’ai dû me retourner pour voir comment on célébrait la vie dans la société traditionnelle. Même le mot festival vient du fait qu’on doit se renouveler, se retrouver. On doit célébrer la vie. Il y a un moment de jouissance, de partage d’énergies, de vie. Mais comme je suis un créateur qui est toujours en train de questionner le monde dans lequel nous vivons, du coup, la politique rattrape toujours ça. Et, à la fin, on voit dans le spectacle, qu’il y a énormément de violence aussi. Même si, à l’intérieur, on est toujours en train de jouir de la vie.  Et on est embarqué dedans, on ne peut pas s’arrêter. Parce que si on s’arrête, c’est la fin.

JDM : Contrairement à de nombreux créateurs, qui, pour des questions de mobilité, travaillent avec un nombre réduit d’artistes, vous travaillez avec de nombreux danseurs dans ce spectacle…

Il y a plusieurs raisons. Mais j’ai envie de dire, c’est encore très politique. J’ai de la chance. Il y a beaucoup de gens qui me font confiance pour me donner les moyens de créer mes spectacles.  Actuellement, avec ‘’C la vie’’, on est 16 personnes en tournée. Et donc, si je peux employer 16 personnes, pourquoi j’en prendrai 5 ? Du coup, ça fait du boulot pour beaucoup de gens. De deux, ça me pousse à aller plus loin. Je me challenge moi-même. Je me pose la question : qu’est-ce qui va faire qu’on va inviter le spectacle à New York ou à Oslo ? Pourquoi un programmateur d’Oslo va laisser plein de compagnies en Europe, qui vont lui coûter un transport de 2.000 euros, et prendre une compagnie africaine qui va lui coûter 10.000 euros ?

JDM : C’est parce qu’il sait qu’il aura un bon résultat…

Oui. Parce que ça doit être un travail exceptionnel. Ça doit être quelque chose qu’on ne verra pas ailleurs. Quelque chose qu’il a besoin de montrer pour nourrir ses spectateurs, sa ville. Donc moi, je challenge toujours les interprètes. Quand je commence une création, je leur dis : vous êtes là parce que vous êtes bons. On s’en fout de faire quelque chose de bien. On doit faire quelque chose d’exceptionnel. Parce qu’on doit pouvoir faire au minimum 50 dates. Si je fais une création et que je n’arrive pas à faire 50 dates, c’est que c’est un échec pour moi.

JDM : Vous vous battez pour la diffusion des œuvres africaines en Afrique. Pour cela, vous créez des espaces. Qu’avez-vous déjà fait dans ce sens et quels sont vos objectifs ?

A un moment donné, j’en avais marre de me plaindre dans mes pièces. Parce que mes pièces sont très politiques. J’avais marre de me dire qu’il y a l’État qui n’a pas fait ci, qui n’a pas fait ça, etc. J’ai dit : « Ok Serge. A ton niveau, qu’est-ce que tu peux faire ? ». A ce moment-là, j’ai commencé à tout changer. J’ai mis en place un espace d’abord dans ma cour. Et, après, il y a un autre espace. Maintenant, j’ai construit complètement un théâtre où je peux programmer. Il y a même deux théâtres où on programme des pièces tout au long de l’année. J’ai mis en place une école multidisciplinaire de danse, théâtre et musique. J’ai mis en place un festival comme une plateforme panafricaine chorégraphique solo où les trois meilleurs ont la possibilité de tourner dans mon réseau. C’est une manière de dire : « Nous, à notre échelle, nous ne sommes pas obligés de tout laisser à l’État et de toujours nous plaindre ». Quand je vois comment, à partir d’une action ou d’une pensée tout simplement, on arrive à faire bouger des milliers de jeunes et des milliers de familles aussi, parce qu’après, ça se répercute dans la vie des familles. Et, malheureusement, c’est que, souvent, les autorités, l’État n’arrivent pas à voir dans ce qu’est la valeur et le poids de l’art dans nos sociétés.

JDM : Quelle est la suite de vos projets après le Masa ?

J’ai l’impression que mes projets vont finir le jour où je serai sous terre. J’ai au moins 5 spectacles qui sont dans plusieurs pays du monde. Parce que j’ai l’avantage qu’on me commande beaucoup de spectacles. Je crée pour ma compagnie, le Faso Danse Théâtre, et sur commande. Cette année, j’ai créé un spectacle pour le Ballet international de Croatie, avec 20 danseurs. Pour ma compagnie, j’ai fait une création qui aura sa première à l’Opéra de Montpellier. Je peux continuer à citer comme ça jusqu’en 2029.

Réalisée par Sanou A.